D’un trait de fusain de Cathy Ytak

J’ai retrouvé le chemin du blog pour vous parler d’un de mes derniers coup de coeur. J’aimerais vraiment le faire plus régulièrement, mais c’est compliqué, non pas par manque d’idée ou d’envie, mais simplement par manque de temps !

D’un trait de fusain de Cathy Ytak, donc (Talents Hauts, 2017).

d'un trait de fusain

1992. Mary, Monelle, Julien et Sami sont lycéens dans une école d’art. En cours de dessin, leur modèle préféré s’appelle Joos. Il est jeune, libre et beau. 

Et j’ai du mal à compléter le résumé. A trouver l’équilibre entre ne pas trop en dire sur l’intrigue et en dévoiler suffisamment pour montrer le côté engagé du roman. Mais je ne pourrai pas parler correctement de ce livre sans parler de Sami et de Joos qui tombent amoureux. Sans parler du sida. Sans parler d’Act Up où Mary va finir par militer. Alors j’en dis sans doute un peu plus que d’habitude sur l’intrigue, en me disant que je savais tout ça avant de lire le livre et qu’à aucun moment ça ne m’a gâché la lecture.

Parce que ce roman m’a complètement embarquée. Je l’ai dévoré rapidement, j’ai été tour à tour amusée, émue, en colère. Dans la gentille dédicace qu’elle m’a faite, Cathy Ytak parle de rage et de douceur, et c’est tout à fait ça.

J’ai été très touchée par l’évolution de Marie-Ange tout au long du roman. Marie-Ange qui a grandit dans une famille de “vieux réacs”, étouffante, maltraitante.

“Il y a ces paroles encore marquées au fer rouge dans sa tête ; celles de son père, intimement persuadé que les filles ne valent rien, et celles de sa mère, encombrées de silence (…). Les yeux baissés, les cuisses serrées, la peur des hommes en héritage, la haine du corps en transmission.”

Marie-Ange qui ne rêve que de partir et qui compte les jours jusqu’à ses 18 ans. Qui va grandir tout au long de ce roman. S’affirmer. Devenir Mary.

Grandir avec et par les autres. Au cours d’un week end à Saint-Malo où soudain une amitié de lycéens devient beaucoup plus. Où quelques jours suffisent à les transformer.

Grandir aussi par le dessin, qui les réunit. Si Marie-Ange dessine au début des autoportraits, des “trucs repoussants” qui “diraient la douleur suffocante qui empêche de parler”, le dessin lui permettra aussi d’appréhender, de façon bien plus douce, le corps de l’autre.

C’est au travers du cadre précis d’un viseur ou cerné par destraits de crayon qu’ils se dévoilent d’abord. Concentrés, respectueux, tendus vers le meilleur rendu, le plus joli tracé, Pimpin et Mary s’apprivoisent, se caressent des yeux, font mine de ne pas s’apercevoir du trouve qu’ils provoquent chez l’autre et qui les envahit en retour. Et finissent par tirer les rideaux sur cette journée d’hiver. 

L’importance des autres pour changer soi-même, en particulier à l’adolescence, et la place de la pratique artistique m’ont évoqué ce qui m’avait plu dans 3000 façons de te dire je t’aime de Marie-Aude Murail.

 

Mais ici, les personnages grandissent aussi forcés par le sida qui entre dans leur vie, l’homophobie qui les laisse seuls face à cela. En se battant contre la maladie. En militant. En cachant leur combat à ceux qui ne comprendraient pas, au lycée, aux parents. La douleur et la colère sont là, au centre. Dévastatrices, mais qui donnent aussi l’énergie pour avancer, lutter, militer. Pour que les choses changent.

Elle aimerait expliquer à Monelle combien ses propres réflexions et colères ont trouvé un écho dans celles de ces luttes collectives, que ce soit à Act Up, Aides ou d’autres encore, qui se battent sans relâche.

Ne plus se taire. Et ne jamais baisser les bras.

Alors oui, elle aurait pu militer ailleurs. Ou ne pas militer du tout. Mais il y a eu Sami et Joos, et le sida sur leur parcours. Et c’est devenu toute sa vie, une vie d’adulte avant l’âge, peut-être, qui oscille sans cesse être la fête et le désespoir.

Impossible pour moi de parler de ce livre sans parler du magnifique film 120 battements par minute. Parce que je n’étais qu’enfant au début des années 90, je n’ai pas de souvenir d’Act Up à cette époque (mon premier souvenir de cette association, c’est un mariage homosexuel à Notre-Dame en 2005), et les images que le livre a évoqué, ce sont celles du film vu il y a quelques semaines. Cathy Ytak, ancienne militante, a écrit le roman avant ce film, mais elle fait elle-même le lien entre les deux sur son blog.

Dans l’un comme dans l’autre, on découvre cette “façon de militer, faite de rage et de rires, de couleurs, de mises en scène et d’images”. Ce mouvement permanent face à l’immobilité de l’hôpital et de la mort. Qui m’a emporté en tant que lectrice comme il m’a emporté en tant que spectatrice.

“S’habituer… S’habituer à passer du rire aux larmes en quelques secondes. De la plaisanterie la moins fine à la peur la plus forte. Avec la mort infiltrée. Mais sérieusement, quand on a dix-sept ou dix-huit ans, ça veut dire quoi, mourir, si on n’a rien vécu ?

 

Ce roman est publié dans une collection de romans historiques chez Talents Hauts, les héroïques. Pour moi, c’est l’époque de mon enfance, celle des cabines téléphoniques, du minitel et des walkman. Pour des ados d’aujourd’hui, c’était avant leur naissance. Et pourtant, ce livre est d’une actualité brulante. Act Up le rappelle.

Pour finir, cette chanson de France Gall, évidemment, évoquée dans le livre.

Et aussi les beaux articles sur ce roman de Bob et Jean-Michel, la mare aux mots, arcanes ouvertes

Après avoir écrit cet article, je me suis demandé si j’allais le publier ici ou sur Fille d’Album où il aurait sa place. Mais vu la façon dont j’en parlais, coup de coeur plus que réelle analyse des représentations, il me paraissait plus à sa place ici. J’ai cependant tenu à en dire quelques mots là-bas aussi.

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