Frangine de Marion Brunet

Frangine de Marion Brunet

Joachim rentre en terminale et retrouve sa bande de potes, mais aussi Blandine, dont il est amoureux. Sa petite soeur, Pauline, rentre en seconde dans le même lycée. Alors que tout s’était bien passé pour son frère, pour elle, la rentrée est beaucoup plus difficile. En effet, parce qu’ils ont deux mères, Pauline va devenir le bouc émissaire de sa classe. Et se recroqueviller de plus en plus dans sa coquille…

Ce roman, je l’attendais avec autant d’impatience que d’inquiétude. Impatience parce qu”il y avait eu une très bonne critique sur le blog de Fantasia et parce qu’il avait enthousiasmé plusieurs de mes collègues. Inquiétude parce que sur ce genre de sujet, j’ai toujours un peu peur du roman à thèse qui oublie de soigner la fiction pour se concentrer uniquement sur l’aspect militant.

Passé les quelques premières pages, je me suis rendue compte que mon inquiétude n’était pas fondée et ce roman est, pour moi aussi, un vrai coup de coeur.

C’est Joachim, le fils aîné, qui raconte ce que vit sa famille.

Raconter ma soeur ne suffit pas.
Me raconter non plus.
J’aimerais annoncer que je suis le héros de cette histoire, mais ce serait faux.
Je ne suis qu’on morceau du gâteau, même pas la cerise. Je suis un bout du tout, un quart de ma famille. Laquelle est mon nid, mon univers depuis l’enfance, et mes racines, mêmes coupées.
Je ne suis pas le héros de cette histoire – parce que nous sommes quatre.
Etroitement mêlés, même quand on l’ignore, même quand on s’ignore.

J’imagine que c’est pareil pour tout le monde : que c’est ça, une famille.

On les suit pendant quelques mois, de la rentrée scolaire à une fête de nouvel an. Avec, au milieu, les vacances de Toussaint qui serviront de parenthèse, permettant à chacun de trouver les armes nécessaires pour avancer.

Le fait de vivre dans une famille homoparentale n’est pas vraiment le sujet. Pour Joachim et Pauline, de toute façon, c’est une évidence. Et leurs mères (Maman et Maline) sont “le genre de mère à t’applaudir même quand tu te vautres lamentablement en trotinette ou à dire Tu as fait de ton mieux mon chéri quand tu arrives trente-deuxième sur trente-deux en course d’orientation”.

Pourtant, ils vont être confrontés à la violence de l’homophobie. Joachim raconte quelques souvenirs d’enfance, la première fois qu’un camarade a traité sa mère de “sale gouine” par exemple. Mais c’est sans commune mesure avec ce que va vivre Pauline, comme le découvre son frère en interrogeant une de ses camarades :

– Ils l’emmerdent tout le temps. Ils lui disent des choses dégueulasses sur sa mère, sur vos mères… Du coup dans la classe, y’en a qui font pareil. Ca les amuse.
– Explique.
– Y’a quelques filles qui veulent pas l’approcher, elles disent que Pauline va essayer de les tripoter.
Sonné, j’étais. Les jambes coupées… L’impression d’avoir pris une mauvaise cuite.
– Quoi ?
– Par exemple, dans les vestiaires… elle se retrouve toujours toute seule, elles la laissent pas entrer tant qu’elles ne se sont pas changées… (…)
– Et les mecs ? j’ai dégluti avec difficulté.
– Les mecs, je sais pas si c’est pire ou pareil. Il y en a qui disent que c’est vraiment dommage parce qu’elle est “bonne”, tu sais, ils disent exprès des trucs comme ça, genre qu’elle serait une “super suceuse” si elle était pas comme sa mère. Que peut être c’est de ça que les gouines elles ont besoin, d’un… d’un bon coup de bite (…)
– Attends… Toute la classe fait ce genre de choses à ma soeur ?
– Non, juste quelques-uns. Mais les autres s’en foutent. Ou alors ils se disent Ouf, si c’est elle c’est pas moi.

Pauline avait jusque là évolué dans un milieu très protégé, et elle va devoir affronter tout cela. Son frère va évoluer entre l’aveuglement (“je n’entendais rien des cris muets de ma soeur”), la volonté de vengeance et de protection et la place qu’il doit occuper, soutien de sa soeur mais en la laissant gérer elle même ses problèmes.

Mais même si les attaques homophobes et les réactions de Joachim et de Pauline sont au centre du roman, on découvre aussi la vie au quotidien de la famille. Les préoccupations d’ados (l’histoire d’amour entre Joachim et Blandine, l’espoir d’organiser une fête sans les parents pour fêter le nouvel an…). Les préoccupations d’adultes (“ma mère et ma mère, chacune pour soi mais ensemble, vivaient de leur côté des heures délicates”) : les difficultés professionnelles de Maline qui n’arrive plus à trouver l’énergie nécessaire pour faire face à la violence des situations du foyer de jeunes en difficulté dans lequel elle travaille, le choix d’une rupture douloureuse même si assumée de Maman avec sa propre mère, l’espoir qui reste qu’elle rencontrera un jour quand même ses petits enfants, …

Et c’est ce qui m’a plu dans ce roman, ce qui évite d’en faire un roman à thèse. Parce que finalement, on découvre une famille complètement comme les autres. Les mêmes événements (une femme qui coupe les ponts avec sa mère, une ado qui devient le bouc émissaire de sa classe…) pourraient avoir bien d’autres causes. Joachim en est d’ailleurs conscient quand il décrit l’entrée au lycée :

Tu as l’impression d’être observé comme jamais tu ne l’as été : ton jean, sa forme, sa taille, sa couleur et l’endroit où tu l’as acheté, tout ça prend une importance que t’aurais même pas pu imaginer. Ta gueule, tes cheveux, l’évolution de tes poussées d’acné, la musique que tu écoutes, la pertinence de tes réparties – et j’en oublie – peuvent te faire passer en un clin d’oeil du statut de rigolo sympa à gros blaireau sans ami.
Au lycée, pas le choix : tu te dessines toi-même un rôle taillé dans tes modèles, et si tu y crois assez fort, les autres suivront. Si tu doutes un peu trop – et si ça se voit -, tu vas ramer longtemps avant de te faire une place au soleil.

Il y aurait beaucoup d’autres choses à dire sur ce roman : la relation entre le frère et la soeur, la douceur d’une pause à la campagne chez les grands parents, les traditions familiales (jeux de société le vendredi soir, pêche avec le grand-père), la question de rencontrer le “donneur”, le choix d’un travail manuel très loin de celui que les parents avaient imaginé, le décalage des préoccupations que peuvent avoir deux jeunes du même âge…

Mais je ne vais pas non plus tout vous raconter, alors je m’arrête ici et vous encourage vivement à lire ce roman (accessible dès 13 ans).

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3 thoughts on “Frangine de Marion Brunet

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