Des vacances à part

Il y a quelques jours, j’ai reçu une lettre qui m’a fait très plaisir…

Il faut revenir presqu’un an en arrière : comme je le disais ici, nous avons passé 15 jours en Alsace. Mais ce n’étaient pas des vacances comme les autres : nous sommes partis en tant qu’animateurs pour un séjour d’adultes handicapés mentaux, avec l’association EEVA.

Et près d’un an après, un des vacanciers du groupe m’a envoyé une lettre. Qu’il se souvienne de nous et qu’il prenne le temps de nous écrire m’a énormément touchée. encore une marque que ce que nous avons fait a été apprécié et a été marquant pour les vacanciers.

Comment j’en suis arrivée à faire ce séjour en tant qu’animatrice ?

Pour le nouvel an précédent, j’étais seule à Paris. Mon meilleur ami était responsable d’un séjour de cette même association à Paris, et m’avait proposé de venir passer la soirée avec ses vacanciers. Et j’avais non seulement passé une bonne soirée, mais ce contact m’avait beaucoup plu et j’y avais passé toute la journée du lendemain pour donner un coup de main.

Mon meilleur ami nous a donc proposé de partir comme animateurs pour un nouveau séjour pendant l’été.

Qu’est-ce qui m’a décidé ?

– Nous partions entre amis proches, avec des gens en qui je pouvais avoir confiance pour le travail (mon meilleur ami avait déjà pas mal d’expérience, mon mari est infirmier et a travaillé en psychiatrie, je savais donc que je pouvais m’appuyer sur eux, ce qui est précieux quand on n’a pas l’habitude de ce public, ce qui était mon cas) et avec qui je savais que j’allais passer des bons moments.

– Je commençais à travailler en bibliothèque, et nous accueillons chaque mois des enfants autistes. La bibliothèque est également fréquentée par plusieurs adultes handicapés, qui fréquentent la section jeunesse car les livres leur correspondent mieux.  J’ai donc commencé à m’intéresser au handicap mental et à la manière d’accueillir ce public.

– J’étais certaine que cette expérience allait être très enrichissante sur le plan personnel. Je voulais savoir comment j’allais réagir face à ces situations, et si j’étais capable de le faire.

– L’année en question avait été parfaite pour moi : j’ai trouvé un travail qui me passionnait. Mon homme a enfin pu me rejoindre, vivre avec moi pour de bon, et nous nous sommes mariés. Quelque part, c’était important pour moi de consacrer du temps à des gens pour qui la vie était beaucoup moins évidente. Nous sommes partis 3 semaines après notre mariage, c’était notre “voyage de noces” !

Nous étions logés dans un hotel club plutôt confortable. Nous alternions les journées entre excursions en car et journées sur place. Il fallait prévoir des activités pour les jours sur place et les soirées.

D’une certaine façon, notre rôle ressemblait à celui d’animateurs de colonies de vacances pour enfants. Nous avons organisé des jeux, des boums, des soirées mimes, fait des scoubidous, de la pate à sel, de la peinture sur tee-shirt, des pinatas. Nous avons guidé le groupe lors des visites extérieures, distribué les pique-niques, porté les bouteilles d’eau, mis de la crème solaire. Nous avons aidé à la rédaction des cartes postales et chacun a rempli un carnet racontant ses vacances. Nous avons compté et recompté les vacanciers pour vérifier que tout le monde était là. Vérifié que les ceintures étaient attachées dans le car. Nous avons séché les larmes pendant les coups de blues.

Mais il fallait toujours garder en tête qu’il s’agissait d’adultes. Et qu’ils avaient donc droit à ce qu’on les traite comme tels. Cela passe surtout par des détails tout bêtes, qui semblent évidents mais qu’il faut faire attention à ne pas oublier en cour de route. Un adulte peut choisir de participer ou non à une excursion, on n’a pas à le forcer à le faire, même si c’est inscrit au programme (même si ça veut dire qu’un animateur doit rester avec lui au centre et que les 4 autres vont galérer pendant l’excursion). Un adulte peut se coucher à l’heure qu’il veut et se lever à l’heure qu’il veut, faire la grasse matinée s’il le désire. On n’a pas à punir, sanctionner ou gronder un adulte (oui, c’est une évidence, mais quand une femme de 45 ans fait un caprice et hurle dans un magasin parce qu’elle veut acheter une poupée ou quand un autre vacancier part en courant dans la direction opposée à celle du groupe, ça l’est moins…).

Autre chose qu’il faut avoir en tête, c’est qu’ils ont des attirances, désirs et pulsions sexuelles, qu’il faut gérer. Entre eux d’une part (certains viennent en couple, d’autres se rencontrent en séjour, et c’est pas toujours évident à gérer). Mais ça peut aussi être envers les animateurs. Il est souvent compliqué de faire clairement la différence entre une simple marque d’affection et la manifestation d’un désir d’une autre sorte. Il faut faire attention à ne pas faire de geste qui puisse être interprété comme un signal, même si pour nous c’est dénué de toute signification. C’est d’autant plus difficile que la plupart des vacanciers sont très tactiles et qu’ils font facilement des calins, des bisous, etc. Ca a été plutôt facile à gérer pour moi parce que mon mari était là, identifié comme tel par tous les vacanciers, et qu’il n’hésitait pas à intervenir quand il trouvait que la situation dérivait. Il s’en rendait mieux compte que moi (je trouvais qu’il exagérait au début, avant de me rendre comte qu’il avait raison). Ca a été beaucoup plus difficile à gérer pour l’autre animatrice.

Essayer de trouver l’équilibre, de leur apporter ce dont ils ont besoin sans les materner, de les motiver sans les infantiliser, c’est de loin ce qu’il y a de plus intéressant en tant qu’animateur. Il faut sans cesse se remettre en question, interroger chacun de ses actes et des réactions provoquées. Pour cela, on faisait un débriefing chaque soir entre animateurs, et ça a été précieux.

Il faut également apprendre très rapidement à “relationner” de manière différente. Quand on rencontre quelqu’un, les premiers échanges sont prévisibles, ils reposent sur des normes sociales et sur notre côté rationnel (bien sur l’affect joue aussi, mais on peut sans difficulté le mettre en retrait). Avec ce public, tous les repères habituels sont remis en question. Et l’affect prend une place fondamentale, dès le départ des relations. Certains des vacanciers ne parlaient pas du tout, ou de façon très peu compréhensible. Il faut donc trouver un autre moyen de communiquer avec eux. C’est assez bouleversant à vivre.

Parfois, on se plante. Parfois on ne sait pas. Nous avons en particulier complètement échoué avec un des vacanciers. Au milieu du séjour, il est devenu violent alors qu’il ne l’avait jamais été, et comme il mettait en danger les autres vacanciers, nous avons du le faire rappatrier. Un échec complet qu’on n’est toujours pas capables d’expliquer.

D’autres fois, c’est tellement gratifiant ! Parce que quand on leur fait plaisir, ils le montrent avec une intensité que l’on voit rarement.

M., qui ne parlait pas du tout, a versé une vraie larme de joie quand j’ai fait ajouter son nom sur le porte clé qu’il venait d’acheter, et de la première fois où il m’a appuyé du doigt sur l’épaule, sa manière à lui de dire “je t’aime bien”.

L. qui a passé tout un trajet en bus à commenter le paysage à sa poupée qu’elle venait d’acheter.

Un autre L. qui était tellement fier de m’offrir un pendentif en pate à sel, confectionné et peint par ses soins.

V. qui nous a confié en larmes que c’était les plus belles vacances de sa vie, elle qui avait tellement peur que ça se passe mal en arrivant.

La fierté des vacanciers quand on a mangé les tartes faites avec les fruits qu’ils avaient ramassé.

C. qui s’écriait “c’est C !” chaque fois qu’il se voyait sur une des photos prises pendant la journée.

Des anecdotes comme ça, j’en ai des dizaines ! J’aimerais montrer les sourires, les rires, les photos prises, mais je n’en ai pas le droit.

Autre chose que j’ai apprise pendant ce séjour : oui je suis capable d’effectuer certains actes, en particulier l’aide à la toilette. En effet, certains vacanciers avaient besoin d’être aidés pour leur douche. Cela m’inquiétait beaucoup avant de partir, en fait j’ai trouvé ça facile, une fois confrontée à la situation, je ne me suis pas posée de questions. Le moment de la toilette est même devenu un moment privilégié, au bout de quelques jours, avec une des vacancières.

Et puis j’étais capable d’être disponible chaque jour de 7h30 à 22h30 pour les vacanciers, qui ne nous laissaient aucune minute de répit.

On en apprend aussi beaucoup sur la société et la place qu’elle accorde aux handicapés.

Je ne veux pas tout peindre en noir, nous sommes tombés sur des gens géniaux. Je me souviens en particulier des deux vendeuses d’une boutique de souvenirs à Strasbourg qui ont été adorables, à l’écoute, et qui nous ont offert des petits cadeaux “pour nous remercier de s’occuper aussi bien d’eux”. Le personnel de l’hotel, à l’écoute et prêt à rendre service. Des passants avec qui les vacanciers allaient discuter.

D’autres, beaucoup plus rares, ont été infects : la responsable d’une fabrique de confiture qui s’inquiétait que les vacanciers goûtent les confitures parce que ça allait “dégouter les clients”.

Mais ce qui marque, surtout, c’est la “prise de distance” des gens. Le handicap fait peur, et les gens le fuient, ne s’approchent pas. Je me souviens que nous sommes allés nous installer sur une aire de pique-nique : quelques minutes après notre arrivée, tous les gens installés là auparavant étaient partis. Je ne jette pas la pierre. Je me rends compte que j’avais le même comportement en croisant des handicapés dans la rue par exemple. Et je l’ai encore parfois, dans la rue ou dans les transports, même si j’essaye de me reprendre et de lutter contre ça. C’est un gros travail, à faire tous les jours. Mais qui est indispensable à la fois pour les personnes handicapées et pour nous, parce que ça peut tellement nous apporter…

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